Abel et ses abeilles : une histoire d'amour et de résilience

Et les deux abeilles collées ensemble devant la ruche, là, elles font quoi ? ” - “Alors, deux options : soit il y en a une qui est fatiguée et donc l’autre vient l’aider à rentrer dans la ruche ou à se nourrir, soit l’une d’elle est plus jeune et reçoit des consignes de la part d’une doyenne”. Fascinant.


Crédit photos © : Ventre Archives




Fascinante aussi est ma rencontre avec Abel Jabry, ancien enseignant de soudure à l’Institut national des sciences appliquées (INSA) de Rennes qui a profité de sa retraite pour se dédier pleinement à sa passion : l’apiculture.


26 ruches composent son rucher, localisées à Amanlis, petite bourgade au sud de Rennes, et dans les environs. Les ruches qu’il me propose d’aller voir sont au fond d’un grand jardin, en pleine campagne, un espace végétal hyper verdoyant quasiment en friche, ou en tout cas laissé en toute liberté.


Une fois dépassée la serre, dans laquelle je passe une tête et qui me donne l’impression d’être catapultée en jungle édénique, puis à notre droite les fraisiers qui commencent à exhiber de timides fruits rougissants, on débarque sur une espèce d’appentis ouvert. C’est là qu’Abel stocke et reconditionne les cadres qui serviront de trames pour la formation des alvéoles de cire. C’est un peu le bazar, mais que l’on ne s’y méprenne pas, Abel est loin d’être perdu, au contraire. C’est un bazar bien organisé. Quand on pousse un peu plus loin, on arrive enfin aux ruches, alignées jusqu’au fond du jardin, contre une allée d’arbres. Le temps d'enfiler nos combinaisons de protection et de nous diriger vers celles-ci, Abel me raconte ce que c'est, être apiculteur aujourd'hui.


Si vous voulez briller lors d'un dîner en société en faisant la preuve que les abeilles n'ont plus de secret pour vous, je vous ai concocté ci-dessous un petit résumé, en six points, qui vous permettra d'en mettre plein la vue à tout le monde.






  • Figurez-vous qu’il fait très hot, dans une ruche : 38 degrés Celsius environ. Et, en moyenne, on décompte entre 30 000 et 80 000 abeilles dans une seule ruche… Imaginez la fournaise ! Les abeilles ventilent en permanence pour maintenir cette température la plus stable possible. En été, les abeilles volent autour de la ruche pour réduire la température de celle-ci. Elles se relaient à la fois pour ne pas trop l’encombrer mais aussi pour l’approvisionner en eau. Pendant l’hiver, elles “hibernent” et ne sortent que pour s’aérer et se dégourdir les ailes.




  • Pour fonder une ruche, l’apiculteur peut acheter une abeille reine pour un prix qui varie entre 15 et 20€ selon qu’elle est vierge et fécondée. Une reine vit entre quatre et cinq ans (ou plutôt entre deux et trois ans dans le contexte sanitaire et biologique actuel). Son seul rôle est de maintenir l’espèce en vie (poke La Servante Écarlate ! ): elle peut ainsi pondre entre 1800 et 2000 oeufs par jour. “Quand il y a trop de monde dans une ruche, les autres abeilles mettent la reine à la porte pour qu’elle aille fonder une nouvelle ruche ailleurs. Elles placent alors une jeune reine sur le trône”. 




  • Pendant sa courte vie (36 à 45 jours actuellement), une abeille endosse tour à tour tous les rôles nécessaires à la bonne tenue d’une ruche. Dès la naissance, celle-ci doit contribuer à protéger et nourrir les autres oeufs à éclore et les larves tout juste nées. Puis, elle devient cirière : elle produit de la cire grâce à ses glandes qui lui permettent de transformer les matières extérieures ramenées à la ruche par les butineuses (pollens, nectars, écorces, etc.). Le rôle de gardienne de la ruche lui est ensuite attribué, avant qu’on ne lui permette alors de pouvoir partir en éclaireuse pour repérer des sources d’approvisionnement (dans un rayon de 3 à 5 kms autour de la ruche). Ultime tâche pour notre abeille avant de mourir et de laisser sa place à d’autres, celle de butiner et ramener sur ses pattes l’équivalent de son poids (oui oui !) en pollen. D’où les petits manchons orange qu’on remarque parfois chez certaines abeilles, lorsque la flânerie bucolique nous y invite. Je comprends alors mieux la présence de cette piste d’atterrissage digne des plus grands tarmacs de notre ère, à l’entrée de chaque ruche, pour faciliter l’arrivée des butineuses alourdies.


  • Avant de récolter le miel, l’apiculteur doit attendre que les abeilles recouvrent les alvéoles de cire, qu’elles ont elles-mêmes fabriquées, d’une opercule pour protéger le précieux nectar (qui doit contenir moins de 20% d’eau). Les alvéoles se forment sur des cadres pré-tramés et disposés à la verticale dans la ruche. Abel, lui, récolte le miel deux fois par an, au printemps et dans l’été. Il récupère le liquide et l’insère dans un extracteur, “une sorte de lessiveuse qui par rotation extrait le miel de la matière solide”.





  • L’apiculteur est un voleur. Il subtilise le miel, le nectar produit par la conjonction de milliers de volontés individuelles, pour son propre plaisir (et pour le nôtre aussi, c’est vrai). C’est en tout cas l’argument utilisé par les militants véganes. Mais on pourrait leur rétorquer que c’est une manière de protéger l’espèce, en incitant les abeilles à se développer et à s’étendre hors de leur première ruche. Le rôle d’un apiculteur, s’il fait bien son travail, est aussi et surtout de s’assurer qu’aucune maladie ou parasite de s’attaque aux abeilles pour que celles-ci se développent normalement. À l’heure où les abeilles sont de plus en plus fragilisées par la dégradation de nos écosystèmes végétaux et floraux, l’apiculteur a donc un rôle crucial à jouer pour préserver l’espèce. Ce que j’ai pu voir, à mon échelle en visitant le jardin d’Abel, c’est que les abeilles peuvent trouver un environnement propice à leur développement, en harmonie avec l'activité de l’homme, loin des élevages industriels et intensifs qui dopent leurs abeilles au sucre. 


  • L’apiculteur indépendant, comme l’est Abel, n’est d’ailleurs pas assuré de faire des récoltes stables et abondantes. Celui-ci doit composer avec le climat, les attaques de prédateurs ou parasites néfastes (le frelon asiatique, l’acarien varroa) mais aussi, peut-être encore plus préoccupant, l’utilisation de produits phytosanitaires et la pollution de l’air. Après avoir lancé ses neuf premières ruches, dans les années 1990, Abel a récolté 170 kilos de miel en une année. L’année suivante, seulement 7 kilos, et a vu huit de ses ruches ravagées par les frelons. Cette année, Abel a perdu dix ruches. “5% d’un rucher, c’est le taux de perte normal. Mais aujourd’hui, il est habituel pour les apiculteurs de perdre chaque année entre 20 et 35% de son rucher”. De même, sur les deux ruches installées sur le toit de l’INSA Rennes, une a péri l’année dernière, emportée par ces bombardiers asiatiques qui ne font pas de quartier. 


Au final, Abel réussit à produire un miel de couleur claire, particulièrement goûtu, qu’il distribue dans des épiceries partout en Ille-et Vilaine. Le travail qu’il mène avec ses petites protégées force mon admiration. Il faut réellement faire preuve de minutie, de patience et de résilience pour que les abeilles fondent leur maison… et y restent !








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