Emma, l'art de jardiner pour les autres

Depuis un peu plus de deux ans, Emma Nicolas, fondatrice de ÓRT (“potager” en patois auvergnat), fait vivre des potagers urbains, à Paris. C’est elle qui fait le bonheur des cuisiniers de l’Hôtel des Grands Boulevards qui piochent dans le potager qu’ils lui ont mis à sa disposition et dont elle a fait un petit éden de verdure, au-dessus de la mêlée urbaine. C’est ici qu’elle me donne rendez-vous.


Crédit photos © : Ventre Archives



Lorsque je rejoins Emma devant l’Hôtel des Grands Boulevards, dans le 9e arrondissement, à Paris, elle est en salopette terracotta, lunettes de soleil sur le nez, elle m’attend tranquillement devant la grande entrée en fer forgée. Tranquille, oui, c’est bien Emma ça. Pas pressée, elle vit au rythme des potagers dont elle s’occupe. Des potagers qu’elle bichonne serait même le terme le plus adéquat tant elle y met de l’amour et de la patience. 



Situé sur la terrasse du premier étage du bâtiment de l’Hôtel, le potager dans lequel Emma expérimente et laisse libre cours à sa créativité jardinière est un véritable îlot de fraîcheur. On y perçoit les bruits de voiture, mais on a comme l’impression d’y être hermétique tant le lieu dégage un parfum de sérénité. Pour l’Hôtel, Emma s’occupe également des jardinières accrochées aux balustrades de chaque chambre ainsi que des plantes qui fleurissent le rooftop qui accueille un bar. Le chef du restaurant de l’Hôtel, qui n’est autre que Giovanni Passerini, et son chef exécutif, Sho Ashizawa, se fournissent régulièrement auprès d’elle pour agrémenter les menus, ainsi que la carte des cocktails. 




Cette auvergnate aurait pu faire de la science politique mais c’est une carrière plus tangible, et aussi plus connectée à ses racines, qu’elle a finalement choisie. Initiée à la permaculture urbaine au Canada notamment grâce à une association présente sur le campus de son université, sa curiosité la porte à s’intéresser de près à la vague des potagers urbains qui semble déferler dans le pays, en particulier sur Montréal. Son Auvergne natale, et avec elle la nature, sa flore foisonnante, lui manquent. “Je sentais que j’avais ce besoin de me reconnecter avec la terre”. A son retour en France, ce qu’elle veut faire, c’est créer des potagers. Elle s'installe à Paris (et pour l'instant elle ne veut pas en bouger:  "j'ai plein de choses à faire ici !"). Elle travaille dans plusieurs restaurants, et puis après quelques temps de réflexion, elle décide de se lancer, d’abord en tant qu’autoentrepreneuse. C’est en 2018 que son projet prend véritablement de l’ampleur lorsqu’elle crée sa propre entreprise, ÓRT. 



Au début, ce sont des marques qui font appel à elle, comme Veja, qui lui confie la réalisation d’un potager pour l’entreprise. Mais Emma a plus d’un tour dans son sac, et il s’avère qu’elle commence à aimer transmettre ce qu’elle sait, notamment auprès des enfants. Petit à petit, des particuliers et des initiatives associatives commencent donc à s’intéresser à son travail, à l’instar de ce particulier, prof de philo, chez qui elle se rend après notre rendez-vous, à Romainville en périphérie de Paris, et qui souhaite réaménager son jardin en un potager en permaculture auquel ses enfants pourraient aussi participer. Ou bien ce projet associatif dans le cadre duquel elle intervient, “L’Ecole comestible”, porté par la journaliste Camille Labro, qui a pour but de sensibiliser les enfants de toutes origines sociales aux pratiques agricoles, potagères et à la cuisine. Et encore ce jeune festival multidisciplinaire, “Feÿ”, organisé depuis deux ans en Bourgogne, créateur de passerelles entre arts, performances et gastronomie, pour lequel elle s’occupe des événements culinaires qui font la part belle aux producteurs du coin. Transmettre, partager ses connaissances, créer du lien autour du potager, Emma cherche constamment une manière de pouvoir parler au plus grand nombre, et non pas à une élite pour qui le jardin peut souvent être une évidence. Planter des petites graines dans la tête des jeunes et des moins jeunes, pour instiller du changement, susciter d’autres regards sur le potager et ses vertus et, partant, sur la nature qui nous entoure. “J’adore travailler avec les enfants ! En plus, les enfants, c’est fou, ils sont tellement sensibles à ces questions-là, ils disent des choses toutes simples mais tellement justes. La dernière fois un petit garçon m’a demandé : ‘Pourquoi on gaspille les légumes qu’on achète ? On devrait les garder dans un petit coin de notre tête pour se rappeler qu’il faut s’en occuper !’ “. 



Aux Grands Boulevards, le potager d’Emma est un peu fou, un peu désordonné, mais tellement vivant, tellement riche de petites choses à voir, à sentir, à découvrir en soulevant une feuille ici, une autre là. “C’est un joyeux bordel, mais mes plantes elles sont heureuses dans ce joyeux bordel”, m’explique Emma en parlant de ses plantes, “Tu vois là il y a des coquelicots, mais je n’ai jamais planté de coquelicots. Donc la terre a l’air de bien se porter, de vivre sa vie. Et puis, tu sais, on dit que le coquelicot pousse dans une terre exempte de pesticides, donc c’est plutôt bon signe !”. Et pour cause : la terre qu’elle utilise lui est fournie par une entreprise parisienne qui recycle les déchets verts d’Ile-de-France en terreau. On déambule dans ce jardin de plusieurs dizaines de mètres carrés, elle me montre des herbes folles, des “mauvaises herbes” qui poussent librement entre ses cultures, mais qu’elle choisit de ne pas désherber complètement parce qu’elles ont leur rôle à jouer, pour équilibrer les sols sans capter la totalité des nutriments dont les plantes d’Emma ont besoin. “Je paille pour qu’il y ait moins de mauvaises herbes, mais certaines sont vraiment trop jolies pour que je les enlève, comme la camomille”. Pas de règles, donc, dans le jardin d’Emma, et ça a l’air de fonctionner : “J’aime bien ne pas tout enlever, car parfois je tombe sur des petites surprises, comme les fleurs de lentilles, que j’aurais dû enlever et qui ont un goût de petit pois”.



C’est elle qui a construit les bacs en bois où elle fait pousser ses petites protégées, de grands bacs d’un mètre sur deux, voire plus grands, dans lesquels grandissent multiples espèces de fleurs, de légumes-fleurs et aromates, tantôt bien connus (capucine, cresson, rhubarbe, orties, radis, livèche..), tantôt moins communs (épinards-fraises - au goût étonnant de betterave et de fraise -,  fleurs de lentilles, hysope, origan sauvage, estragon du Mexique, chrysanthème comestible, monarde - au goût mentholé -, coriandre vietnamienne, persil japonais, agastache). 



Il faut dire aussi que la “grainothèque” d’Emma est bien fournie. Dans une grande valise en plastique transparent qui doit normalement contenir des photos, elle stocke ses petits sachets de graines, bien triés par familles. Elle en possède même qui proviennent du Royaume-Uni, normalement interdits en France  - parce que non enregistrés au Catalogue officiel des espèces et variétés de plantes -, qu’elle a obtenus en loucedé, via des collègues jardiniers (mais chut !). 



Travailler pour les autres, pour les chef.fe.s, les enfants, les curieux.ses, c’est ce qu’aime faire Emma, trouver de nouvelles semences, tenter de nouvelles expériences végétales, se tromper, recommencer, abandonner et s’apercevoir que, finalement, ça marche, ça c’est tout elle ! Mais pour continuer ses expérimentations, pour développer toutes ses ambitions potagères, pouvoir accueillir chez elle, dans son potager, Emma a aujourd’hui envie d’avoir un jardin à elle. Pas simple, pourtant. Les loyers pour des espaces de verdure, en périphérie de Paris, sont trop chers. Espérons qu’elle trouve rapidement cet éden, ce lieu pour laisser libre cours à sa créativité, dans lequel elle pourrait recevoir des groupes scolaires, des chef.fe.s, ceux et celles qui auraient envie d’apprendre, se former auprès d’elle… ! 



Parce que si Emma est sensible à cette nature qui nous nourrit, qui nous fait vivre, elle l’est aussi vis-à-vis de la société dans laquelle on vit, cette société qui casse, fracture, harcèle, viole aussi parfois. C’est ainsi qu’elle me parle de son souhait de créer, avec des ami.e.s, un lieu, jardin ou pas, une “safe place” selon ses mots, où tout le monde trouverait l’opportunité, à armes égales, de parler - ou pas -, débattre, échanger, (s’)écouter et s’entraider, sur des sujets aussi graves et importants que le genre, le sexe, le viol, ou l’égalité hommes-femmes (liste non-exhaustive comme vous pouvez vous l’imaginer). Je ne peux m’empêcher d’essayer de visualiser la chose. Une safe place potagère ? Une bulle végétale ? Bref, un endroit où on se sentirait aussi bien que dans le potager de nos grands-parents ou que dans le jardin botanique d’une ville trop animée, enveloppé.e par la protection des autres, êtres vivant.e.s au sens large, à bras ou à feuilles. 



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