Prendre la clé des champs, à la ferme Kerdurand


Les deux frères Erwann et Gaël Leclercq sont des NIMA-culteurs (Non Issus du Monde Agricole), comme ils aiment à se nommer. Des néophytes, oui, mais des néophytes éclairés ! Depuis 2017, ils tiennent main dans la main la (micro)ferme de Kerdurand, sur l’île de Groix, une parcelle en bio-maraîchage intensif, preuve que le bio et l’intensif ne sont pas incompatibles. Mais pour prendre la clé des champs, comme les deux frères le font au quotidien depuis trois ans, il faut pouvoir accepter d'essayer et de parfois se tromper.


Crédit photos © : Ventre Archives



Lorsque je débarque en début d’après-midi dans le jardin des frères Leclercq, situé dans le petit hameau de Kerdurand, sur l’île de Groix, après avoir suivi en vélo leur cousin Armand (qui est aussi cuisinier au Bao Bistrot), Erwann et Gaël boivent leur café. Ils discutent tranquillement assis à l'ombre d'un arbre. Le rendez-vous n’est pas prévu, c’est l’équipe du Bao Bistrot qui m’a poussée à aller les rencontrer. Passé l’étonnement de me voir arriver sans prévenir, ils m’invitent à m’installer avec eux et se laissent prendre au jeu de mes questions.


Erwann ne manque pas d’humour, d’ailleurs, pour me raconter leur histoire: « On est NIMA-culteurs, maraîchers de père en fils depuis 2017 ! NIMA c’est l’acronyme de ‘’non issus du monde agricole’’. Nos parents n’étaient pas agriculteurs ». Pourquoi Groix ? Parce que leurs parents y ont une résidence depuis longtemps, dans laquelle ils viennent passer leurs vacances. « Notre mère est Groisillonne » renchérit-il. « Moi, cela faisait déjà une dizaine d’années que je mûrissais ce projet de reconversion ». Erwann était topographe dans le secteur archéologique. Il demande à bénéficier à son droit individuel à la formation pour réaliser un Brevet Professionnel Responsable d’Entreprise Agricole (BPREA) en maraîchage bio. Il commence par 20% de temps disposable pour sa formation, puis 50%. Cela lui permet de venir régulièrement à Groix, depuis Nantes, pour commencer à préparer la parcelle, acheminer du matériel. « Ça a pris un temps fou. Je pensais qu’en trois mois j’aurais pu tout mettre en place : défricher, clôturer, monter des serres, mettre en place un système d’irrigation, créer des buttes. Je me suis trompé, à un facteur dix près » raconte-t-il avec malice. « Les inquiétudes environnementales m’ont poussé à faire cette reconversion. J’étais bien dans le secteur archéologique, c’était formidable, c’est un métier noble mais je ne pense pas que c’est un métier durable » me répond-t-il lorsque je lui demande ce qui a inspiré sa démarche. De son côté, c’est en 2017 que Gaël décide de négocier sa sortie du Théâtre du Châtelet pour lequel il bosse depuis 25 ans, côté régie technique, pour rejoindre son frère sur l’île. « Alors lui pour le coup, il a fait le grand écart : Paris - Groix du jour au lendemain ! » explique Erwann.



La parcelle qu’ils exploitent fait un demi-hectare, elle appartient à leurs parents. C’est une terre agricole mais inexploitée depuis une vingtaine d’années, où la lande avait repris ses droits avec ses prunelliers sauvages et ses ronces. À leur arrivée, un gros travail les attend. C’est sans compter l’esprit pratique et ingénieux des deux frères qui, plutôt que de jeter les anciennes machines ou d’en acheter des neuves, les retapent et les pimpent à leur façon avec ce qu’ils ont sous la main: Une « pousse-pousse », une herse rotative... : ils sont fiers de me montrer leurs inventions, et il y a de quoi ! Force est de constater en foulant les allées de culture bien délimitées de leur exploitation, qu’aujourd’hui rien n’est laissé au hasard, tout est optimisé. Des buttes, parfois paillées (avec la drêche récupérée auprès de la nouvelle brasserie La Bière de Groix), parfois bâchées, parfois recouvertes de filets, s’alignent dès l’entrée dans la parcelle, jusqu’aux serres, et même à l’intérieur de celles-ci, sans perte d’espace. Des couloirs sont aménagés pour circuler fluidement entre ces cultures. Des légumes, quelques fruits, quelques herbes aromatiques, les deux frères touchent à tout. C’est beau à voir.


En effet, avec cette contrainte d’espace réduit, les deux frères décident dès le début de privilégier un système de rotation des cultures pour ne laisser aucun sol à l’abandon et tirer le meilleur parti de leur terre : « Sur une toute petite parcelle il faut tabler sur du maraîchage bio-diversifié. Sur buttes, c’est encore mieux, cela nous permet de gagner de la surface de culture, et d’être encore plus intensifs. Il faut essayer de rentabiliser chaque centimètre carré ». La butte a plusieurs avantages. Elle permet en effet de créer un point haut, sur le dôme, qui va favoriser la captation de lumière et de chaleur, nécessaires pour certaines plantes. Mais il y aura aussi une partie plus ombragée, favorable pour d’autres types de plantes. Cet ados de terre arrondi va aussi augmenter la profondeur dans laquelle certains types de racines peuvent se développer. On peut ainsi adapter le terrain à plusieurs végétaux ayant des besoins et propriétés différents. Erwann poursuit ses explications : « Le comble pour un maraîcher c’est d’être bon sur ses rotations et ses associations. Chaque famille de légumes va explorer le sol différemment, il y avoir des racines traçantes et des racines pivots, il faut les alterner pour ne pas épuiser les sols et pour éviter qu’une maladie éventuelle s’installe durablement ».



C’est l’occasion de discuter de la compatibilité du biomaraîchage et des systèmes intensifs. C'est alors qu'Erwann évoque la "milpa", une technique ancestrale encore pratiquée par certains peuples amérindiens, dont le peuple maya : « Je crois que le système le plus intensif qui puisse exister, à une petite échelle comme la nôtre, est la planche maya sur laquelle on fait pousser trois plantes qui vont s’entraider : le maïs, la courge et le pois. Le maïs sert de tuteur au pois qui va s’enrouler autour. Le pois grimpant fixe l'azote bénéfique à la croissance du maïs. La courge, au sol, avec ses grandes fleurs couvrantes, va couvrir la butte et la protéger du soleil et empêcher les mauvaises herbes de pousser, cela veut donc dire peu ou pas de produits phytosanitaires ou pesticides. On a essayé de le faire en partie sur notre parcelle, et on réessaiera ».


Les deux frères reconnaissent tout de même qu’avec la taille de leur exploitation, il est difficile de faire pousser certains produits qui prennent beaucoup de place pendant leur croissance, comme les artichauts. Il leur faut donc faire des choix, en écarter certains. Une autre question importante, qui me vient en tête en découvrant l'exploitation Kerdurand, est de pouvoir déterminer l'échelle jusqu'à laquelle ce modèle bio-intensif est réplicable.  



Si Erwann et Gaël ont l’air d’être bien rôdés sur la question, ni l’échec ni les bourdes n’ont l’air de les freiner outre mesure, et les deux frères reconnaissent volontiers que rien ne nécessite plus d’humilité que le métier de maraîcher : « C’est un peu comme s’il fallait en permanence tout réinventer. Tout change : la météo, le terroir, et c’est à nous de nous adapter. Sur les associations de cultures, on est pas encore très aguerris là-dessus mais on progresse de saison en saison. Et puis, il nous arrive d’avoir des loupés ! On est bons sur les fraises, et les framboises poussent très bien, on en aura bientôt. En revanche, le cassis et les groseilles, par exemple, on les complètement ratés, car on les a un peu oubliés ». Mais ils ne se laissent pas décourager : « On va recommencer cette année, parce que ce serait bien de proposer des petits fruits rouges aux restaurants » me dit Erwann. Mais qu’on ne s’y méprenne pas, il y a aussi de belles réussites : « On est les seuls à faire des carottes sur l’île. Et puis, on a essayé le panais, ça a marché, on en aura à nouveau en septembre ! ».



Avec les restaurants, d’ailleurs, et notamment avec le Bao Bistrot, les relations semblent s’être installées très naturellement, dès le début. Erwann me raconte cette anecdote : « Quand Max [chef du Bao] est venu la première fois visiter notre parcelle, je lui ai dit ‘’vous nous donnerez la liste de ce dont vous avez besoin’’, et il m’a répondu ‘’Non, c’est vous qui nous donnerez la liste de ce que vous produisez, et c’est à nous de nous adapter à vous’’. Je trouve que c’est du bon sens ! Pareil pour Jean-Louis, du restaurant Le Cinquante, on fonctionne très bien ensemble ». Actuellement, ils écoulent tous leurs produits avec les restaurants, dont les deux précédemment cités, mais aussi au marché de Groix, tous les deux jours en pleine saison sur la place des halles, et également en fournissant une pâtisserie en fruits rouges. Au début ils avaient envisagé d’aller vendre leurs produits au marché de Merville, à Lorient, mais rapidement ils se rendent compte que les 2000 bouches à nourrir Groisillonnes suffisent à écouler leur production, pour le moment en tout cas, sans faire de l’ombre aux deux autres exploitations maraîchères de l’île. « Et puis aller à Lorient, c’est un coût : il faut payer le passage d’une fourgonnette sur le bateau, payer l’emplacement au marché, et éventuellement payer quelqu’un sur place » explique Erwann. L'insularité peut être un avantage, quand elle permet de ''contrôler'' sa zone de chalandise, mais elle peut aussi devenir un obstacle quand il faut pouvoir écouler sa production sur le continent, et s'acquitter des frais afférents.



Lorsque je demande s’ils ont à coeur de développer leur exploitation, étendre la superficie pour produire davantage mais aussi pour proposer plus de variétés de fruits et légumes, les deux frères me répondent que c’est un projet en cours, « pourquoi pas pour avoir un verger ». Ils espèrent en effet acquérir bientôt de nouvelles parcelles. Mais il est difficile d’accéder à la terre, sur l’île de Groix : « Être propriétaire terrien, c’est un statut, même quand on n’exploite pas ses terres. C’est pourquoi les gens ont du mal à les vendre » me confirmera Jean-Pierre, fondateur de la Bière de Groix, que je rencontre juste après eux.



En tout cas, leur parcours semble inspirer des vocations. À l’été, un quarantenaire qui vient régulièrement en vacances sur l’île leur donnera un coup de main aux champs, pour apprendre, comprendre, et pourquoi pas ensuite se lancer lui-même (ou bien collaborer avec les deux frères !). Leur parcours a ceci d’inspirant qu’il est fait d’erreurs et d’essais, et donc d’humilité et de résilience, mais aussi et surtout de courage, et d’aussi pas mal de bonheur : « Travailler dans un lieu comme celui-ci, sur cette île, ça a de quoi faire rêver » dit Erwann. « Sauf en novembre quand le temps est quand même un peu compliqué », rajoutent-ils de concert avec un sourire. En tout cas, tempête ou pas, depuis trois ans leur exploitation tient debout, les produits sont bien là, bons et sains, sans pesticides, et ça ils ne le doivent qu’à la seule force de leurs quatre bras et de leur jugeote !





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